Comment faire le « steelman » d’une opinion adverse
Le steelman, c’est se mesurer à la version la plus forte d’un argument qu’on rejette. Découvrez pourquoi ça aiguise la pensée et comment bien le faire.
La plupart d’entre nous sommes experts en homme de paille. On prend la version la plus faible et la plus maladroite de la position d’un adversaire, on la renverse, et on se sent victorieux. C’est satisfaisant et presque totalement inutile. L’homme de paille ne vous apprend rien, car l’argument que vous avez vaincu n’a jamais été celui que quiconque défendait vraiment.
L’antidote, c’est le steelman : la discipline de reconstruire la position adverse dans sa forme la plus solide et la plus généreuse avant d’y répondre. Vous bâtissez la meilleure version de leur raisonnement, parfois meilleure que celle qu’ils ont eux-mêmes formulée, et c’est seulement alors que vous engagez le débat. Pratiqué honnêtement, c’est l’habitude la plus puissante qu’un esprit puisse développer.
Pourquoi le steelman fonctionne
Le steelman ne consiste pas à être gentil. Il consiste à avoir raison. Si vous ne savez vaincre qu’une version faible d’une opinion, vous n’avez aucune idée de la vérité de sa version forte. Vous tenez peut-être votre propre conviction pour de mauvaises raisons sans jamais le découvrir.
- Il met votre propre position à l’épreuve. Le contre-argument le plus fort est le seul qui mérite une réponse. Si votre opinion y survit, vous avez mérité votre assurance.
- Il inspire confiance. Les gens cessent de se défendre et se mettent à écouter dès qu’ils se sentent réellement compris. Rien ne désarme autant que d’entendre son propre argument restitué mieux qu’on ne l’a formulé.
- Il fait remonter une vérité cachée. La plupart des désaccords renferment un noyau sur lequel l’autre camp a raison. Le steelman, c’est ainsi qu’on le trouve.
Comment le faire concrètement
Le steelman est une compétence, pas un slogan. Voici une marche à suivre concrète.
- Reformulez avant de réfuter. Résumez leur position jusqu’à ce qu’ils disent oui, c’est ça. S’ils vous corrigent, vous avez appris quelque chose et vous recommencez.
- Trouvez les preuves les plus solides. Demandez-vous : que faudrait-il qui soit vrai pour qu’une personne intelligente et honnête croie cela ? Tenez alors ces choses pour vraies et voyez où mène l’argument.
- Réparez les maillons faibles. Si leur raisonnement présente une lacune, comblez-la à leur place. Remplacez un mauvais exemple par un bon. Resserrez une prémisse bâclée.
- Localisez le vrai nœud. Une fois la version la plus forte établie, le désaccord se réduit généralement à un ou deux points de divergence réels. C’est là que se trouve la vraie conversation.
Un exemple rapide
Supposons que quelqu’un soutienne que les réseaux sociaux devraient être lourdement réglementés. La version homme de paille : ils veulent interdire la liberté d’expression. Le steelman ressemble plutôt à ceci :
L’attention est une ressource limitée, les plateformes sont conçues pour l’exploiter, et les externalités — polarisation et préjudices pour les adolescents — sont supportées par des gens qui n’y ont jamais consenti. On réglemente déjà d’autres industries aux fortes externalités négatives, donc c’est aux plateformes de montrer en quoi elles sont différentes.
Vous pouvez toujours être en désaccord. Mais désormais vous êtes en désaccord avec quelque chose qui mérite qu’on le soit, et votre réponse n’en sera que plus tranchante.
Les limites
Le steelman a des bornes. Vous n’êtes pas tenu d’inventer une brillante défense pour une position qui n’est que mauvaise foi ou vide factuel. Et il existe un travers, le steelman de l’homme de paille, où l’on construit une version si généreuse qu’on ne traite plus du tout ce que croit son interlocuteur. L’objectif est la version la plus forte et honnête de leur opinion, pas une opinion entièrement différente.
Comme toute habitude exigeante, le steelman s’améliore par la répétition face à des adversaires dignes, et c’est exactement le genre d’entraînement délibéré autour duquel l’application Debate est conçue. Essayez-le lors de votre prochain désaccord : avant de répondre un seul mot, plaidez leur cause à leur place. Vous argumenterez mieux, et il vous arrivera de changer d’avis, ce qui est la forme la plus haute de victoire qui soit.
Commentaires 3
J’ai commencé à appliquer le « reformuler avant de réfuter » en réunion et la température dans la pièce baisse vraiment. Les gens cessent de se préparer au combat. Je recommande vivement.
Je suis d’accord sur le principe, mais en pratique reformuler la position de quelqu’un peut paraître condescendant si on n’y prend pas garde. Curieux de savoir comment les autres gèrent le ton.
Le point sur le « steelman de l’homme de paille » est un angle auquel je n’avais pas pensé. Il m’est clairement arrivé de reconstruire trop généreusement l’argument de quelqu’un en quelque chose qu’il n’a jamais dit, puis de me sentir malin de l’avoir réfuté. Bien vu.